" Un homme vivait terriblement seul. Toute sa famille avait été décimée par un malade mental. Et cet homme pleurait ses morts. Il ne voulait plus sortir à part pour survivre. Il s'achetait des légumes en conserve. C'était très bizarre. Et cet homme était complètement désespéré des hommes. Il ne pouvait pas vivre chargé de tant de morts encore tellement vivants. Car la table n'était pas débarassée. Les plats étaient encore fumants. C'était tout à l'heure. Vers midi. Méfiez-vous. Le détraqué doit rôder dans les parages. J'entends le bruit de pas de psychotique. Et l'homme ne pouvait pas comprendre ça. Alors, ivre de malheur, il se mit à supplier. Il intima aux cadavres de s'animer. De manger la bonne soupe. "Il faut manger pour grandir" dit-il. Il essaya même d'être gentil avec sa femme. "Elle est bonne ta soupe. Hum! Regarde comme elle est bonne! C'est de la bonne soupe!" Oui. Cet homme devint complètement fou. Il hurla contre lui-même. Il passa par tous les états. Il se tapa la tête contre les murs et leur cria "Revenez! Revenez bon Dieu, vous n'avez pas le droit de me laisser!" Il était tellement malade qu'il tua toute sa famille. Midi sonna. La soupe fumait encore. Il ne sait pas trop bien quoi faire des corps. Alors, à bout de forces, il se mit à chantonner. "Pon pon pon." C'était son petit poême. Il se mit à sourire complètement navré de lui-même. De son cruel manque d'inspiration. "Pon pon pon. Pon pon pon. Pomponnette. Pomponnette lève-toi." Il chantait ça comme ça. "Debout Pomponnette, je n'aime que toi. Je n'aime que toi Pomponnette, je n'aime que toi." Et notre homme doucement se mit à danser. A dodeliner de la tête d'abord puis à guincher complètement. Il braillait à tue-tête qu'il aimait sa Pomponnette. Alors, attirés pas tant de frénésie, les enfants sortirent de leurs cadavres et se mirent à japper avec lui. Et sa femme dénoua son tablier de morte et se mit à valser. A lui raconter sa journée. Et comment elle avait cru mourir et ne jamais le revoir. Et comment elle avait été impressionnée de le voir s'énerver comme ça contre les enfants. Et ils rirent ensemble de ces menus événements. Il riait de l'entendre rire car il aimait tellement son rire. Elle avait un rire sans pareil. Un rire irremplaçable. Et d'y penser soudain cela de nouveau le fit pleurer. Un sanglôt gênant comme un pet pendant l'acte et sa femme disparut. Et sur la photographie, maintenant, elle ne sourit plus. Elle est mariée, c'est le plus beau jour de sa vie, mais elle ne sourit plus. Il fait tellement froid maintenant. C'est tard. Il fait sommeil. Tout le monde s'ennuie. "Tout le monde au lit" dit subitement le père. "Hop. Tout le monde au lit." Et les enfants retournèrent à la table mourir docilement. Et l'homme se sert un cognac. Il essaie d'inventer une chanson. Mais ses vers sont tristes comme Limoges. Ils sont épouvantables. Ils font peur aux enfants. Ils font pleurer le cadavre de sa femme. Et notre homme meurt complètement soûl. Et pourtant, tout a l'air si vivant. Son pistolet fume encore. Comme la cheminée d'une maison, sur le dessin des enfants. "
Saga des habitants du val de Moldavie MARION AUBERT



